j'aime les pommes

Très objectivement. Très cérémoniellement.
Très intimement. Très radicalement.
Très obsessionnellement. Très savoureusement.
Très luxurieusement. Très simplement.
Très intégralement. Très minutieusement.
Très juteusement. Très croquamment.
Très dermiquement. Très centralement.
Très personnellement

J’aime les pommes

Névrotiquement
Culinairement
Amicalement
A la mort comme à la vie
A la dérision
A la folie
A l’ivresse
A l’envie
A foison
En catimini
Comme un larcin
Comme un droit
Comme une punition
Comme un réconfort

Assise, debout, au lit
Dans la rue
Au café
Dans les trains, dans les secrets
A table, au goûter

J’aime les pommes

Je les mords
Je les dévore
Je les suce
Je les dépèce
Je les avale
Je m’en rassasie
Je m’en baffre
Je m’en délecte

A en pleurer
A m’en tournebouler

Sur les pommes, j’écrirais la vie
Entière - entière - entière

J’écrirais des prières
Des bréviaires
Des recueils
Des traités
Des poèmes
Des recettes
Des anecdotes
Des études
Des paraboles
Des comptes-rendus

Je les vois, je les goûte, je les sens
Je les exècre

Elles me tiennent.
Les pommes.

Jaunes ou rouges ou mixtes ou terre.
Mais pas vertes. Jamais.


Type de document : vers

Auteur fictif : Capitaine L

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : 1

Textes satellites : aucun

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tu confrontes

Tu confrontes la rue seule pour la première fois. Tu marches et tu cherches des trésors. Tu veux récolter tout ce qui a été perdu et qui a de la valeur pour quelqu’un quelque part. Un numéro de téléphone sur papier de cigarette. Une photo de vieille grand-mère sur un vélo blanc. Un bouton rose avec perle nacrée, celui qui manquera au gilet de fête et qu’on ne pourra pas remplacer. Un ticket de métro non oblitéré mais tout froissé. Une pièce de cinq centimes, celle de la chance. Une pierre plate en forme de triangle isocèle sur trois strates, une rose une grise une rose, pierre de la malchance, tu le sais, tu le vois. Mieux vaut que tu la prennes toi plutôt que quelqu’un d’autre parce que, toi, la malchance ne t’atteint pas, tu n’es pas soumise au sort. Un rire trop aigu. Trois yakafocon à la suite les uns des autres, c’était sur la terrasse d’un restaurant. Cinq regards amoureux et un regard en coin vers la femme qui passe en jupe fendue jusqu’au cucul. Un brin de jasmin. Une idée géniale pour dépolluer uniquement les couches basses de l’atmosphère, de la même manière qu’on ne traite que les eaux nécessaires à la consommation, grâce à une espèce de grand cube qui serait installé sur les lieux de trafic intense comme la place de la concorde, c’était l’idée d’un homme à cravate sur le pont des arts, en face du grand bâtiment avec un dôme dont tu as oublié le nom parce que tout le monde s’en souvient. Trois lumières de réverbères éteintes pour cacher les baisers de couples défendus. Un féchier d’une dame blonde et énervée à un grand maigre désinvolte. La bague aussi qu’elle lui a lancée et qu’il n’a pas reprise. Une vis de trois centimètres qui tenait la passerelle d’un bateau. Et puis tu t’endors sur le quai. Même pas sur un banc. Près d’un bollard. En serrant très fort la corde. Tu portes un pyjama avec des nounours roses et bleus et tu n’as pas tes pantoufles. Tes boucles retombent sur tes joues et couvrent tes yeux. Tu es tellement fatiguée que tu dors la bouche ouverte.

C’est la première fois, tu as sept ans.


Type de document : chants des griots

Auteur fictif : Griot Atuéatwa

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

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