Le carnet n°7, le palimpseste, n’avait ni commencement ni fin : ses textes variaient en fonction du climat, de l’histoire et du besoin. Il apparaissait et disparaissait. Se remplissait et se vidait, s’illuminait et se ternissait. Il avait attendu plus de vingt ans dans un grenier que son prochain lecteur se décidât à l’écrire.
Perce-neige prit le carnet, le posa sur son bureau, un petit coin de table complètement englouti par un écran géant, un clavier ergonomique et autres périphériques. Elle savait exactement ce qu’elle devait faire. Elle sourit. Elle ouvrit le carnet, certaine, inspirée, résolue. Et immédiatement bascula dans un autre univers, une autre galaxie.
A chaque page, elle créait une étoile. A chaque texte, un croisement. A chaque mot, un passage. Elle construisait sous ses doigts un territoire, une spatialité, un récit.
Elle façonnait des perles transparentes où la musique des verbes retrouvait celles de la matière pour inscrire des nombres dans le cœur de sa conscience.
voix II
Où était-elle, Loula ? Où partit le Capitaine ?
Dans un vortex, un ouragan, un processus, une insertion. Elle était ce tunnel même qui creuse les espaces. Elle n’était plus dans aucun lieu mais dans la mécanique du mouvement. Elle forait plus loin que le réel, plus loin que la fiction, plus loin que les chiffres. Elle arpentait ces vides suspendus qui rejoignent tous les lointains. Elle les tendaient, elle les filaient. Elle voguait aspirée par ses chants de gravitation. Elle était devenu capitaine.
voix I
Rencontra-t-elle des voyageurs ?
Elle était le voyage. Pas la destination. Aucune escale. Seule la navigation.
voix II
Mais ses ennemis, parle-nous de ses ennemis !
voix I
Et ses batailles, raconte-nous ses batailles !
D’une autre geste vous l’entendrez. Je suis Loula, la décharnée. Mes airs à moi sont des cités, des petits objets, des ravagés. Et quand le Capitaine je chante, ce n’est pas pour la chanter.
En ce qui me concerne, j’ai dit ce que j’avais à dire.
Type de document : chants des griots
Auteur fictif : Loula-Ludivine
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun
Petit aperçu amoureux de l’année 2001
Janvier/février/mars : petit copain numéro un – il est paranoïaque mais je ne m’en rends pas compte tout de suite, je le trouve difficile à vivre et je deviens de plus en plus nerveuse. Quand il me téléphone 100 fois par jour pour me menacer de me tuer et finit par casser ma porte d’entrée en hurlant "Où sont mes ciseaux, rends-moi mes ciseaux, je veux mes ciseaux", je finis par capter ;
Mai/juin/juillet/aout/septembre : petit copain numéro deux – je ne lui demande rien. Rien de rien de rien. Il promet tout. Tout et tout et tout. Il est souvent absent. Officiellement, à cause de son travail. En réalité, il est maqué depuis une bonne dizaine d’années. Je suis sa maîtresse et je l’apprends par hasard ;
Novembre/décembre : un street shaman, drôle, sexy, mais complètement irrégulier. Me plante lapin sur lapin et ne me prévient jamais. Mais qu’est-ce que je dois faire ? Ce n’est pas dans le "streetforce manuel du DJ" que j’vais trouver une réponse ! Encore moins chez les copines : elles ont plus de principes qu’il n’y a de lois dans le code officiel du XIU ;
En filigrane : liaison amusante, sans régularité ni conséquence. Mais l’amant en question s’avère être un chasseur de prime du XIU. Je le laisse filer avant de me faire démasquer et de finir reconditionnée.
Et avant 2001?
Une drag queen, un escroc, un espion, un gigolo, un assassin recherché par la police, un minet qui rêve d'une Ophélie Winter chinoise, un guru crudivore, un radin, un dominateur sm, un mythomane, quelques traumatisés du "maman m'a fait mal" et d’autres du "papa était méchant", un pervers fétichiste, un voleur en fuite, deux ou trois machos qui voulaient tout diriger, quelques mondains très ennuyeux, une paire de partouzeurs démasqués et remerciés et une autre d’hypocondriaques anxieux, des beaux gosses sans cervelle, des cervelles sans libido, un narcisse qui ne parlait que de lui, une flopée de vampires et une autre de parasites.
Et depuis 2001?
Un grand voyageur des 3 Espaces que je rencontre de temps à autres au détour d'un vortex…
Vie de DJ. Femme. Capitaine.
J'en suis lasse, Arte Miss, lasse.
Je vais raccrocher.
Comment fais-tu, toi ?
22/10/2002
à Arte Miss
Type de document : correspondances
Auteur fictif : Capitaine L
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun