chanteclerc

Cette pomme a un air sauvage, baroque. Perle-pomme irrégulière. Quand on la croque son goût échappe. Le morceau de chair se dérobe. Consistant et fuyant. Pour mieux s'engouffrer et nous appartenir.

Faut-il la mâcher ? L'avaler ? La rejeter ? La sucer et la vider de son jus jusqu'à ce qu'elle ramolisse et se dissipe ? Tant de questions irrésolues se posent que je ne peux la terminer. Je la jette. Elle m'a rassasié.

Alors que, dans la même série (golden), les petites pommes insipides conditionnées sous cellophane par 1-1,5-2 kilogrammes - des vraies pommes de terre - ne provoquent aucune surprise, n'interrogent en rien les sens, simulent une mastication automatique, détachée, ininterrompue, un broyage que rien n'arrête. Et les pommes peuvent s'enfiler comme les kilomètres sous un train ou les billes d'un rosaire tibétain (mala).

Ma première Chanteclerc. Une espèce ressuscitée.


Type de document : streetchroniques

Auteur fictif : Capitaine L

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

sortants

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résidente du livre

Résidente du Livre,
Tu n'as jamais appris à lire.

Chaque pavé devient graphe sous tes pas.
Chaque lumière devient rime.
Chaque frôlement,
Crissement de plume contre le papier.

Le relief, tu le trouves dans ces interstices entre l'encre et la feuille.

Seul le récit ouvre les routes où tu chemines,
Seul le récit coule et t'anime.
Il est ton souffle et ton vivant.

Et tu contemples tes formes incrédules :
Elles t'appartiendraient à toi, ces veines saillantes ?
Ces courbes ? Ces angles ?

Non. Elles appartiennent à la scansion
De la gestuelle sacrée
Du mot qui devient chair
Pour que le miracle de l’écriture advienne.

Tu me croyais numérisée ? Complexe de Loula, disais-tu…

Mais tu n'es toi-même qu'un spectre.
Le spectre d'une femme récitée qui a abandonné son corps aux confrontations du bitume.

L'espace le plus abstrait est-il le mien ou le tien, Capitaine ?

Moi perdue entre les 1 et les 0 ou toi perdue entre le clavier et le stylo-plume.

Oui, préserve bien tes carnets. S'ils venaient à brûler, qui sait si tu ne t'envolerais pas en fumée vers cet autre réel où plus jamais une main ne caresse, ne griffe, ni ne grave le papier.


Type de document : chants des griots

Auteur fictif : Loula-Ludivine

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

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