centre médico-social

"Maman, maman "Oui" "J’ai vu la femme du Président du XIU à la télévision !" "Ah" "Elle se faisait faire une prise de sang en direct" "Ah bon, pourquoi ?" "Pour montrer à tout le monde qu’il faut se faire dépister pour le sida".

Je suis très impressionnée et étonnée. Je commence une de ces diatribes délirantes dont j'ai la mauvaise et incontrôlable manie "C’est génial ! Très courageux ! Très engagé ! Elle dissocie la maladie d’une population à risque, là je suis impressionnée ! Bravo !"

Ma fille m’interrompt avec un grand éclat de rire "Arrête, arrête ! C’est pas vrai : je me moque de toi ! Tu gobes vraiment tout !" "Oh ! c’est dommage ! C’était une super idée. Je suis déçue." "Et au fait, maman ... toi, tu l'as fait récemment le test ?".

Je la regarde, elle a douze ans, de l’humour, de la diplomatie. Je m’assieds, abasourdie et fière. Secouée aussi. Quelle terrible lucidité lui est si tôt imposée par une époque où amour, plaisir et mort sont devenus indissociables. Où le visage de l'autre est autant celui du danger que celui du réconfort. Où les risques s'insinuent entre chaque velléité d'espoir. Où s'unir est devenu un périple physique, psychologique, éthique, social.

La voilà, la réalité : elle se construit dans cette perception-là, dans cet imaginaire-là, dans cette distribution. Moi au moins j'ai grandi dans les poussières résiduelles de la libération sexuelle.

Rue du Figuier, en face de la bibliothèque Forney – centre médico-social - dépistage gratuit et anonyme du virus HIV et de l’hépatite B. Juste devant l'entrée, deux magnifiques figuiers, vieux, majestueux, enracinés dans le bitume.


Type de document : streetchroniques

Auteur fictif : Capitaine L

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

sortants

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histoire de famille

Mes grands-parents, Esther et Abraham, ont quitté la Cimmérie en 1921, avec leurs trois enfants, pour rejoindre la Palestine qui était alors sous mandat britannique. Ils étaient juifs, sionistes, socialistes et cimmériens. Vous imaginez le dilemme. S’identifier à la fois aux Cimmériens et aux Hébreux. Avoir deux terres promises : le Mont Sion et le Mont Cimmer…

En chemin, ils ont décidé de s'arrêter en France, cédant aux pressions de leurs parents rétifs à leur projet de s’installer dans une région à feu et à sang.

Ils ont alors fait ce que tous leurs ancêtres avaient fait avant eux (je viens d'une lignée d'imprimeurs, rappelez-vous), ils ont ouvert une imprimerie à Strasbourg.

Puis éclata la seconde guerre mondiale. Toute la famille quitta la ville avant l'évacuation, pressentant le danger. Les juifs cimmériens captent le frisson du pogrom bien avant qu’il ne se réveille.

En 1941, Marjem, la plus jeune des trois enfants réussit à rejoindre le Maroc. Elle s'était mariée avec un Capitaine épileptique. Elle avait 20 ans.

En juin 1943, mon oncle, Samuel (que personne n'a jamais appelé Uncle Sam) fut arrêté. Il était juif, cimmérien, communiste et homosexuel. Il fut raflé dans une chambre de bonne, pendant des ébats amoureux, dénoncé par des voisins homophobes.

Le même jour, par un terrible jeu du hasard, mon père, Aaron, et mon grand-père Abraham furent également arrêtés. Chacun dans des circonstances différentes.

Samuel et Aaron se retrouvèrent dans un camp de transit et réussirent à s’enfuir. Ils ont rejoint le maquis. Ils avaient de faux papiers. Le nom de mon père était George Jaquard. Celui de mon oncle, Pierre Breton.

Mon grand-père Abraham est mort dans un camp de concentration en Cimbrie. Terrible ironie pour cet homme qui avait tout fait pour délier son destin de ce pays.

Ma grand-mère, Esther, est restée cachée dans un puits jusqu’à la fin de la guerre. Elle y a perdu la raison.

Au Dottore Pi


Type de document : correspondances

Auteur fictif : Capitaine L

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

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