personne, jamais

« Le chemin vers le Gardien doit passer par le Mont Cimmer. Trouvez le Mont Cimmer et vous trouverez le Gardien. », m'a ordonné Valérian.

Que pouvais-je répondre à cette injonction dont l’absolue impossibilité dictait les termes d’une condamnation à l’errance perpétuelle ?

Sur ses ordres, je me suis baigné dans la Rivière Sérendipité, j’ai approché et suivi le Fleuve Léthé, j’ai traversé l’infernale Zone Climatique des Rois et, miracle dont rêvent tous les Voyageurs, je vous ai même trouvé vous, très cher, très respecté ami, vous et votre sublime demeure de Toscane.

Mais le Mont Cimmer, Dottore !, le Mont Cimmer.

PERSONNE, JAMAIS, N’A TROUVE LE MONT CIMMER.

A chaque génération, quelques fous se perdent dans cette quête extravagante et sans espoir : qui au nom d’une intuition ou d’un rêve, qui sur la foi d’une carte cimmérienne récemment découverte dans quelque endroit mystérieux, qui pour prouver la suprématie d’un nouveau type de vortex.

Veut-il, par cet ordre, me signifier ma mise à pied ? Cherche-t-il à m’éloigner du Gardien ? S’agirait-il d’une épreuve par laquelle il teste mon obéissance à la Cause du Jeu et à l’Ordre ?

Ou bien … ou bien... mais je n’ose l’écrire, pas même à vous, pas même par l'intermédiaire de cette voie de communication sécurisée... ou bien veut-il délibérément m’écarter et me perdre, de peur que je n’aboutisse.

Mais pourquoi craindrait-il que j'aboutisse ?

Par rivalité ? Veut-il m'empêcher de devenir Celui par qui la Migration aura lieu ?
Par peur ? Redouterait-il de voir l’Univers des 3 Espaces changer ou s’effondrer ?
Par méfiance …

Oui. La méfiance, sans aucun doute.

Envoyer un homme au Mont Cimmer, n’est-ce pas déceler en lui le Cimmérien ?

En effet, qui peut — dans l'esprit d'un Dignitaire tel que Valérian, un décideur confortablement installé dans son bureau, penché sur les études et planifications, absorbé par l’esthétique du Jeu — qui peut atteindre les lieux les plus dangereux, les plus reculés ou convoités de Kiméria et de Numer, si ce n’est un Cimmérien ? Or je les atteins. Je les atteins, tous, toujours.

Mon zèle, mon dévouement et surtout mes succès auraient-ils fini par me rendre suspect ?

Je le sais, Dottore, je le sais, ma pensée tourne à l’obsession et altère cette lucidité sereine que vous m’enseignez, vous le plus grand des Adeptes.

Mais que puis-je y faire ? Je suis impuissant : ce doute sur la réalité de mon identité m’assaille sans trêve et se nourrit de tout.

Dans chacun de leurs regards et propos je me demande : « Me soupçonnent-ils ? Savent-ils ? Pire ! Peut-être, l’ont-ils toujours su ! Peut-être m’ont-ils choisi, moi, à ce poste, à la tête de l’APO, peut-être m’ont-ils confié la mission de retrouver le Dernier Gardien, pour cette terrible raison ! Parce qu'ils savent que j'ai le don du Voyage, que je suis un Nomade. Moi, Sgarideni, héritier d'une lignée longue et honorable d'Adeptes, moi, je suis un Nomade... Mais, tous les nomades ne sont pas cimmériens...»

Quelle confiance inouïe je vous fais là, mon ami, en vous révélant une fois de plus les tribulations inquiètes de mon esprit.

Quoique… il est certain que vous écrire est encore plus sûr que d’écrire dans ce carnet intime que je porte toujours contre ma poitrine. On peut m’interpeller et le saisir. En revanche, personne ne pourra ni ne voudra jamais pénétrer votre cabinet de correspondance protégé au plus sûr de votre demeure sacrée.

Aidez-moi, je vous en prie, aidez-moi à savoir si en moi, dans mon passé, mon origine, mon essence est tapi l’ennemi. Suis-je Cimmérien ?

Dans ce cas, je ferai ce qui doit être fait : je livrerai ce Cimmérien à la Cause de la façon la plus efficace qui soit, je le libérerai et le laisserai me guider jusqu’au Gardien.

Car c’est cela que j’entends dans l’ordre insidieux que m’a donné Valérian : « Trouvez le Cimmérien en vous et vous trouverez le Gardien ; vous êtes le Mont Cimmer, vous êtes le Récit, vous êtes un gardien, vous êtes peut-être même LE Gardien, le prochain Gardien, le Successeur. »

Et si tel était le cas, croyez-vous, Dottore, croyez-vous que je saurais rester fidèle à mon souffle vital d’Adepte et que j’arriverais — en acceptant mon destin— que j’arriverais à remettre les clés des 3 Espaces aux dignitaires de l'Ordre ?

La boucle serait alors bouclée, Nomades et Adeptes seraient réunis dans cette transmutation, dans cet abandon de l’ultime Gardien au Symbion lui-même.

Ah, comme je voudrais que mon esprit se vide. Comme je voudrais cesser ce délire faible et inutile.

Vous seul, vous seul, pouvez m’apaiser. Ouvrez, je vous en prie, ouvrez ce vortex qui m’emmène jusqu’à vous. Ouvrez-le au plus vite...

Au Dottore Pi






Type de document : correspondances

Auteur fictif : Sgarideni

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : CL

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

sortants

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ni commencement

Le carnet n°7, le palimpseste, n’avait ni commencement ni fin : ses textes variaient en fonction du climat, de l’histoire et du besoin. Il apparaissait et disparaissait. Se remplissait et se vidait, s’illuminait et se ternissait. Il avait attendu plus de vingt ans dans un grenier que son prochain lecteur se décidât à l’écrire.

Perce-neige prit le carnet, le posa sur son bureau, un petit coin de table complètement englouti par un écran géant, un clavier ergonomique et autres périphériques. Elle savait exactement ce qu’elle devait faire. Elle sourit. Elle ouvrit le carnet, certaine, inspirée, résolue. Et immédiatement bascula dans un autre univers, une autre galaxie.

A chaque page, elle créait une étoile. A chaque texte, un croisement. A chaque mot, un passage. Elle construisait sous ses doigts un territoire, une spatialité, un récit.

Elle façonnait des perles transparentes où la musique des verbes retrouvait celles de la matière pour inscrire des nombres dans le cœur de sa conscience.

voix II
Où était-elle, Loula ? Où partit le Capitaine ?

Dans un vortex, un ouragan, un processus, une insertion. Elle était ce tunnel même qui creuse les espaces. Elle n’était plus dans aucun lieu mais dans la mécanique du mouvement. Elle forait plus loin que le réel, plus loin que la fiction, plus loin que les chiffres. Elle arpentait ces vides suspendus qui rejoignent tous les lointains. Elle les tendaient, elle les filaient. Elle voguait aspirée par ses chants de gravitation. Elle était devenu capitaine.

voix I
Rencontra-t-elle des voyageurs ?

Elle était le voyage. Pas la destination. Aucune escale. Seule la navigation.

voix II
Mais ses ennemis, parle-nous de ses ennemis !
voix I
Et ses batailles, raconte-nous ses batailles !

D’une autre geste vous l’entendrez. Je suis Loula, la décharnée. Mes airs à moi sont des cités, des petits objets, des ravagés. Et quand le Capitaine je chante, ce n’est pas pour la chanter.

En ce qui me concerne, j’ai dit ce que j’avais à dire.


Type de document : chants des griots

Auteur fictif : Loula-Ludivine

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

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