Dans mes hommages – tribut à ceux qui ont contribué – comment ne pas parler prioritairement de ma sœur puisque avant même de songer aux questions de textualité, il faut se sentir concernée par l’écriture. Or puis-je ignorer que ma sœur, m’ayant précédé dans cette voie, me l’ayant ouverte, me l’ayant rendue évidente et nécessaire, a été mon premier moteur d’écriture ? Mon premier moyen aussi puisqu’elle tapait mes poèmes à la machine quand je ne savais encore ni écrire ni lire.
Ecrire fut ainsi d’abord une procuration, je déléguais l’acte à mon aînée, écoutant le cliquetis du clavier, le roulis du ruban, jalouse de ce jouet que je ne pouvais toucher, émerveillée de la dextérité manuelle qui composait une musique rythmée, satisfaite de ces signes qui conservaient mes images et sensations sur une pellicule de papier bleu. Je me souviens d’une histoire de valet de cœur et de dame de carreau qui attendaient la nuit pour mieux s’aimer en-dehors du jeu de cartes, s’incarnant dans un rouge simple mais intransigeant. Qu’avaient-ils fait du roi ?
Type de document : carnets personnels
Auteur fictif : Capitaine L
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun
Les deux leurres du bréviaire
1. Comme un bottin, le bréviaire recense. Genre sec, apparemment froid et détaché, il entasse avec rigueur des informations anodines ou essentielles, des mots, des idées, des noms propres et communs, des dates, des sottises, tout.
Or, paradoxalement, l’effet produit par cette effusion de vocables exotiques, difficiles, inaccessibles, étranges, étrangers ou simplement exhaustifs, s’apparente à l’abandon langoureux et primitif éprouvé dans l’écoute de la musique ou de la poésie. La rationalité dépecée et systématique du bréviaire engendre un sentiment nourricier, un sommeil hypnotique et ronronnant, un entendement non intellectuel, une appréhension et une cognition sensorielles, hors du rationnel, et qui sont étrangères à la pensée articulée.
Le bréviaire, c’est le détournement baroque du langage classique, c’est le débordement réticulaire de l’écriture linéaire, c’est le champ du signe de la littérature ou plutôt son chant des baleines.
La différence entre le chant du cygne et le chant des baleines étant la qualité qui distingue les sirènes des saint-bernards, les premières ayant pour fonction de perdre le navigateur qui connaît sa route et les seconds ayant pour vocation de sauver le voyageur qui a perdu la sienne.
2. Comme un guide pratique, un dictionnaire ou un volume de référence, le bréviaire dresse un inventaire d’informations. Instructif et documentaire, il aborde un "objet" donné sous des angles divers et complémentaires.
Or, paradoxalement, les données rapportées au lieu de livrer cet objet le rendent de plus en plus mystérieux : d’anodin il devient insaisissable et secret, presque sacré. Finalement, le seul objet que nous semblons rencontrer et découvrir, le seul "objet" qui nous soit dévoilé est "l’auteur" : le bréviaire trahit ses limites et ses organisations, ses liens et ses associations, ses connaissances et ses lacunes, ses envies et ses peurs, ses accointances et ses sursauts, ses désirs et ses obsessions.
L’objet apparent du bréviaire n’est qu’un pré-texte à l’exploration et à l’exposition du système cohérent de signifiants à l’intérieur duquel se positionne son compilateur. Ainsi, la fonction véritable du bréviaire ne s’assimile en aucun cas à l’information mais au récit : celui de l’organisation cosmogonique du rédacteur dans ses choix d’inscription au sein du réel, de l’imaginaire et du langage ; celui de la rencontre fondamentale de l’altérité dans l’écart révélateur des dire et des taire.
Type de document : DJ's classes : récits variables
Auteur fictif : Capitaine L
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun