Rubrique "Paroles de Citoyens"
Je vis ici depuis 45 ans. J'ai connu les premiers travaux.
D'abord, ils ont fait la moitié des Halles.
Puis, le premier départ à Rungis.
Le deuxième départ à Rungis.
Réaménager.
Et oui ! Je suis vieux maintenant !
Mais, je fais quand même partie d'un club de boules et on joue toujours aux Halles. C'est pour ça que je suis venu aujourd'hui à la fête du quartier.
C'est sûr, pour le reste de mes vieux jours, moi je préférerais être tranquille et ne pas voir encore un gros chambardement ! Le chantier, les camions, on a donné ! La pagaille dans le quartier, on connaît. Mais bon, le changement est nécessaire. Il faut un peu penser aux jeunes aussi.
Moi, j'étais pour le projet du Hollandais, là. Comment il s'appelait déjà ? Haas ? Le fameux projet avec la terrasse et la piscine en surface. Et un terrain de football sur le côté…
Le jardin qu'on a aujourd'hui, il est pas mal pour nous, pour les enfants et tout ça. Avant, il n'y avait rien du tout. Mon envie, ce serait de garder le plus de verdure possible pour les enfants.
Des boutiques, il y en a assez en dessous. Ils parlent de réaménager encore des boutiques en surface…
Voilà, c'est mon avis à moi.
En tout cas, j'adore le quartier. Je trouve qu'on est bien au Forum. Y'a un peu de tout … d'accord. Mais je ne quitterais pas mon quartier pour un autre !
On a les Halles, on a les Tuileries, on a le Palais Royal, on a tout ce qu'il faut à proximité, la piscine en bas, ha ha ha. Et puis y'a de l'air dans notre quartier en plus. C'est pas un sarcophage. C'est pas fermé. Et j'aime bien aussi le côté cosmopolite. On vit avec vachement de races ! On peut changer, bouger !
En plus, ils vont peut-être nous installer un marché à la rue Montmartre. Un marché, ça nous manquait drôlement aux Halles. C'est ironique, non ? Le projet est prévu pour le mois de septembre. On attend pour voir. Parce que d'après les copains du quartier, le marché de la Place du Marché Saint Honoré n'a pas apporté grand-chose. Tout est aussi cher là-bas qu'ailleurs. Mais enfin, ce serait bien quand même d'avoir un marché.
Bon, les Halles, les vraies, il fallait qu'elles partent. C'était je crois cinquante ou soixante mille personnes qui passaient chaque jour. C'était le raz -de-marée. Je me rappelle les enfants qui allaient à l'école, ils traversaient le Pavillon de la Boucherie, il y avait des mares de sang partout. Les camions arrêtés au Pont Neuf ne pouvaient plus avancer dans le quartier. C'était une vie infernale. Et comme nos immeubles à nous n'étaient pas rénovés à cette époque-là, comme on n'avait pas de double vitrage, ça faisait un bruit d'enfer. Non, on est mieux maintenant. On est beaucoup plus tranquille.
Oh la la. C'était surtout le bruit des gens qui criaient dans la rue, leur voix montait. "Juanito", j'entendais, "les poireaux". C'était des jaunisseries de bananes, les grills. C'était une autre vie. Tous les marchands de frites, les bistros, ça tournait à cent à l'heure. Les coups de blanc avec les bouchers. C'était une autre vie.
Mais maintenant pour les vieux comme pour les gamins le quartier est mieux.
Type de document : XIU : journal officiel
Auteur fictif : Le Journaliste
Auteur réel : anonyme
Provenance du texte : Printemps de la Démocratie
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun
Les deux leurres du bréviaire
1. Comme un bottin, le bréviaire recense. Genre sec, apparemment froid et détaché, il entasse avec rigueur des informations anodines ou essentielles, des mots, des idées, des noms propres et communs, des dates, des sottises, tout.
Or, paradoxalement, l’effet produit par cette effusion de vocables exotiques, difficiles, inaccessibles, étranges, étrangers ou simplement exhaustifs, s’apparente à l’abandon langoureux et primitif éprouvé dans l’écoute de la musique ou de la poésie. La rationalité dépecée et systématique du bréviaire engendre un sentiment nourricier, un sommeil hypnotique et ronronnant, un entendement non intellectuel, une appréhension et une cognition sensorielles, hors du rationnel, et qui sont étrangères à la pensée articulée.
Le bréviaire, c’est le détournement baroque du langage classique, c’est le débordement réticulaire de l’écriture linéaire, c’est le champ du signe de la littérature ou plutôt son chant des baleines.
La différence entre le chant du cygne et le chant des baleines étant la qualité qui distingue les sirènes des saint-bernards, les premières ayant pour fonction de perdre le navigateur qui connaît sa route et les seconds ayant pour vocation de sauver le voyageur qui a perdu la sienne.
2. Comme un guide pratique, un dictionnaire ou un volume de référence, le bréviaire dresse un inventaire d’informations. Instructif et documentaire, il aborde un "objet" donné sous des angles divers et complémentaires.
Or, paradoxalement, les données rapportées au lieu de livrer cet objet le rendent de plus en plus mystérieux : d’anodin il devient insaisissable et secret, presque sacré. Finalement, le seul objet que nous semblons rencontrer et découvrir, le seul "objet" qui nous soit dévoilé est "l’auteur" : le bréviaire trahit ses limites et ses organisations, ses liens et ses associations, ses connaissances et ses lacunes, ses envies et ses peurs, ses accointances et ses sursauts, ses désirs et ses obsessions.
L’objet apparent du bréviaire n’est qu’un pré-texte à l’exploration et à l’exposition du système cohérent de signifiants à l’intérieur duquel se positionne son compilateur. Ainsi, la fonction véritable du bréviaire ne s’assimile en aucun cas à l’information mais au récit : celui de l’organisation cosmogonique du rédacteur dans ses choix d’inscription au sein du réel, de l’imaginaire et du langage ; celui de la rencontre fondamentale de l’altérité dans l’écart révélateur des dire et des taire.
Type de document : DJ's classes : récits variables
Auteur fictif : Capitaine L
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun