galerie 70

Galerie 1940–1970
De la guerre mondiale aux hippies huppés
Trente ans
Trente ans c’est rien.


Côté perso : une jeunesse même pas, soixante équinoxes et solstices, à peu près sept anniversaires bissextiles, cinq ou six prises-et-pertes de poids (ou vice versa), deux grands deuils, deux divorces, quatre vrais amis et au maximum trois grands amours.

Côté collectif : une paire de guerres-reconstructions-récessions ; quelques variations de régime politique; deux monnaies ; des styles en chiasmes (en l’occurrence : du monumental à l’organique, de la psychanalyse au psychédélique, des Andrews Sisters aux Supremes, d’Errol Flynn à Robert Redford - oui je sais j’aurais pu citer Newman mais ma préférence va au rouquin)

Je me suis arrêtée devant la vitrine pour une chaise hyper 70 en plastic blanc comme celle que je cherche pour mon bureau mais très vite j’ai été hypnotisée par une mosaïque orientaliste art-déco.

J’entre.

La mosaïque est un trompe-l’œil ! Une ébauche de projet grandiose * esquisse lumineuse * tout à fait le maroc où papa rencontre maman (ambiance Casablanca movie pas du tout soukmédina) * exotisme où j’aurais dû naître et ne suis pas née (j’ai vu le jour dans le froid alsacien, pas dans la chaleur africaine, la conséquence de cette injustice infondée se manifestant tout autant dans mon obsession fantasmatique des climats subtropicaux que dans ma phobie de l’hiver continental) * composition simple, monumentale, coloniale, presque naïve * contre-plongée perspective * les chameaux ressemblent à des lamas et ondulent comme des serpents * les lianes tombent en longs colliers de perles de la belle époque * le tableau me touche là-dedans, dans mes racines et dans mon cœur [1944, juin]

Abasourdie, je tourne la tête pour freiner l'émotion. mais j'aperçois au fond de la galerie un portrait de Loula.

Loula ! Toi ici !

Avec tes longs cheveux et ton écharpe de nuit, réfugiée sur un rocher, loin de la ville que tu contemples, que tu domines : auras-tu la sagesse de te réfugier dans la nature le jour où les rues t’auront trahie ? (ce portrait n’a certainement pas été réalisé entre 1940 et 1970, il est Art Nouveau total. Confirmation : 1910. Hors segment temporel fixé par la galerie : j’adore les infractions aux règles )

"Bon, ressaisis-toi missie, pars maintenant, faut pas abuser, t’es pas une cliente"

Je tourne le dos pour sortir quand une céramique blanche avec motifs gris me fait un clin d’œil complice : "look at me ! I’m "Don Quixotte de la Mancha by Picasso" : ¿ y tu ? N’es-tu pas lasse de te prendre pour un chevalier chimérique, oh Capitaine mon Capitaine ?"


Type de document : streetchroniques

Auteur fictif : Capitaine L

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

sortants

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et alors

Voix I : Perceneige revient.

Voix II : Elle a retrouvé le chemin.

Voix I : Elle n'est pas seule. Avec elle, une petite fille.

Voix II : Perceneige revient et elle se souvient.

Voix I : Elle se souvient de sa mère.

Voix II : De leur vie dans cette maison.

Voix I : De la façon dont se vivait le temps.

Voix II : Elle se fige. Elle est transie.

Voix I : Et l'enfant ?

Voix II : L'enfant n'a pas de souvenirs, que de la curiosité.

Voix I : Elle lâche la main de Perceneige et s’élance.

Voix II : s'éparpille.

Voix I : Elle va là où Perceneige ne peut plus aller.

Voix II : ... ne sait plus...

Voix I : Que voit-elle, dis-moi ? Que voit-elle là où Perceneige ne sait plus aller...

Voix II : Elle voit ce que peu savent voir. Elle touche ce que peu savent toucher.

Voix I : Le numéro 7 ?

Voix II : Quelle évidence.

Voix I : Et après ?

Voix II : Après ?

Voix I : Oui : et après ?

Voix II : Non, pas « après » : « alors », « et alors ». Alors, elle se souvient.

Voix I : Elle n'a pas ouvert le carnet tout de suite.

Voix II : Elle a attendu.


Type de document : chants des griots

Auteur fictif : Voix I & Voix II

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : CL

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

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