Mon Amour, c'est vrai : je ne peux pas quitter Paris et venir auprès de toi, de tes montagnes, de ton soleil, de tes cyprès, de tes cèdres, dans cette maison de pierres aux grandes fenêtres que j'aime tant.
Mais soyons hônnetes, notre éloignement ne dépend pas seulement de toutes ces très bonnes raisons matérielles que nous évoquons : notre travail, ma fille, nos obligations multiples, nos modes de vie. Nous pourrions trouver des solutions intermédiaires.
Non.
Nous vivons loin l'un de l'autre, tout en le regrettant, car comme Kafka, tu ne sais pas vivre seul et tu ne peux pas vivre avec d'autres.
Et peut-être suis-je moi aussi dans la même situtation.
à l'Homme des Montagnes
Type de document : correspondances
Auteur fictif : Capitaine L
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : CL
Référence : M. Blanchot - L'espace littérair- Folio - p.77
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun
Elle ne parle pas et elle se tait.
Elle ne dit rien et elle se tait.
Elle ne dessine pas et elle se tait.
Elle ne touche pas à la pâte à modeler, à la terre glaise et aux autocollants multicolores.
Elle se tait.
Elle reste droite et immobile.
Elle doit faire très attention à ne pas bouger :
Rien ne doit bouger, rien de rien :
Rien du tout :
Ni le riquiqui, ni le rififi, ni le quincampoix :
Ni les boules de citron, ni les grandes décisions, ni les bifurcations :
Ni les cils, ni les sourcils, ni les doigts :
Ni les joues, ni les oreilles, ni les émois.
Même si ça gratte, même si ça siffle, même si ça chatouille, même si ça frissonne.
Rien ne doit bouger.
Elle ne doit rien voir et elle ne doit rien entendre.
Elle ne veut rien dire et elle ne veut rien se dire.
Elle veut uniquement sentir.
Le plus difficile, c’est la respiration.
Parce que, quand l’air sort et quand l’air entre par les narines, il fait onduler le duvet de sa peau.
ET :
Quand on regarde en très gros plan avec les yeux du dedans :
C’est aussi long et aussi fort qu’un champ de blé qui se plie et qui se replie sous le passage du vent du nord.
Pas un tremblement de terre, d’accord.
Pas un raz-de-marée, O.K.
Un champ de blé.
Mais c’est très grand, un champ de blé.
C’est très-très grand.
Elle pourrait retenir sa respiration, d’accord.
Mais alors :
Au bout d’un moment elle étoufferait,
Elle serait obligée de prendre un grand coup d’air,
Toute sa poitrine se soulèverait,
Sa bouche s’ouvrirait énorme.
Et là, ce serait la catastrophe :
Elle aurait perdu et il faudrait tout recommencer.
Non !
Il faut apprendre à respirer sans bouger avec autre chose que l’air :
Quelque chose qui traverserait le corps mais qui ne passerait pas par le nez.
Quelque chose qui ferait du mouvement sans rien bouger. Quelque chose de doux, de chaud, d’électrique. Quelque chose de bon.
Quelque chose qu’elle connaît mais qu’elle ne sait pas nommer.
(quand Loula va chez Françoise Boutboul)
Type de document : chants des petits griots
Auteur fictif : Anonyme
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun