les hommes de Hambourg

Ici il y a un nœud de mon destin.

La douane de Marseille. Deux hommes arrivés de Casablanca subrepticement échangent leurs valises. Une valise est remplie d'argent, l'autre de vêtements.

Un des deux hommes disparaît. Emportant la valise pleine d’argent.

L’autre homme, celui qui reste avec la valise pleine d’effets personnels, c’est mon père.

Toute sa vie, jusqu’à sa mort, il fut poursuivi, menacé, agressé, enlevé, escroqué, ruiné, par les commanditaires du trafic. Deux hommes.

Quelques années plus tard ces deux hommes quittèrent Casablanca pour un autre port. L’Allemagne. Hambourg. Les hommes de Hambourg.

Ils faisaient chanter mon père. S’il ne les payait pas, sa plus jeune enfant serait assassinée. Moi. Une de mes sœurs aussi. La cadette.

Pour commencer.

En fin de compte, ils ont tué mon père. Ils l'ont empoisonné.

Et si la deuxième valise n’avait jamais existé ?
S’il s’agissait d’une simple escroquerie ?
Si …

Si ce nœud de mon destin, en réalité, n’était qu’une mise en scène, une illusion, un mensonge.

Comme tous les nœuds.

Si dans un désir de vengeance, j'avais décidé d'être capitaine et de sauver le monde entier.

Au Dottore Pi


Type de document : correspondances

Auteur fictif : Capitaine L

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

Commentaires : aucun

Textes satellites : aucun

sortants

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Gaston

Très très cher Monsieur Bachelard, que jamais je ne saurais appeler Gaston, en ma jeunesse vous avez nourri mon esprit, vous l’avez formé, et aujourd’hui, quinze ans plus tard, quand je relis vos textes, surprise de tant de connivences, je m’interroge devant le soulagement de mon être [satisfaction, satiété] :

J’ignore si vous articulez toutes les intuitions qui en moi tentent de s’exprimer ou si j’ai appris à appréhender le monde à travers le canal, le prisme, de votre pensée ;

Qu’il s’agisse :

* de la distinction entre l’homme pensif et le penseur [je suis une femme pensive, c’est certain, absolument pas une penseure] ;
* de la motivation éminemment chimérique du progrès et non de son utilité ;
* du refus du réalisme et du modèle représentatif ;
* de la méfiance envers le naturalisme à l’image référentielle trompeuse ;
* de cette vision architectonique de la science où le savant ne découvre jamais rien mais systématise toujours un peu mieux [ la science est un récit variable ] ;
* de votre éloge ininterrompu de la rêverie, ou plutôt des rêveries, que j’ai explorées des années durant dans mes retraites, ermitages et voyages ;
* de l’importance de remettre en question ce que l’on pense pour acquis, prouvé ou obvie et de la capacité d’autodérision qui conditionne une telle démarche ;
* de votre refus primordial de l’ontologie métrique [ "on ne connaît que ce qu’on mesure" - autre tentacule du monstre réaliste ] et de votre défense acharnée de "l’approximationalisme" [ le traitement impressionniste que le récit variable applique à un sujet - des petites touches éparses et évocatrices reliées par hypertexte – en est une application directe ] ;
* de votre dénonciation de l’illusion du commencement [ "le début n’est pas un commencement" ],
* de l’élaboration de la pensée qui ne se bâtit que contre ou malgré ;
* de votre défense d’une épistémologie de la pluralité, d’une solidarité inter-conceptuelle, de l’inter-rationalisme, du "cogitamus" et non du "cogito" ( jusque dans la relation parents-enfants), de l’importance de la controverse ;
* de votre fascination pour les vertus imaginatives et thérapeutiques des quatre éléments [air-terre-feu-eau] et de votre psychologie …

A Gaston Bachelard


Type de document : correspondances

Auteur fictif : Capitaine L

Auteur réel : Carole Lipsyc

Provenance du texte : Noyau liminaire

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