Résidente du Livre,
Tu n'as jamais appris à lire.
Chaque pavé devient graphe sous tes pas.
Chaque lumière devient rime.
Chaque frôlement,
Crissement de plume contre le papier.
Le relief, tu le trouves dans ces interstices entre l'encre et la feuille.
Seul le récit ouvre les routes où tu chemines,
Seul le récit coule et t'anime.
Il est ton souffle et ton vivant.
Et tu contemples tes formes incrédules :
Elles t'appartiendraient à toi, ces veines saillantes ?
Ces courbes ? Ces angles ?
Non. Elles appartiennent à la scansion
De la gestuelle sacrée
Du mot qui devient chair
Pour que le miracle de l’écriture advienne.
Tu me croyais numérisée ? Complexe de Loula, disais-tu…
Mais tu n'es toi-même qu'un spectre.
Le spectre d'une femme récitée qui a abandonné son corps aux confrontations du bitume.
L'espace le plus abstrait est-il le mien ou le tien, Capitaine ?
Moi perdue entre les 1 et les 0 ou toi perdue entre le clavier et le stylo-plume.
Oui, préserve bien tes carnets. S'ils venaient à brûler, qui sait si tu ne t'envolerais pas en fumée vers cet autre réel où plus jamais une main ne carresse, ne griffe, ni ne grave le papier.
Type de document : chants des griots
Auteur fictif : Loula-Ludivine
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun
Loula :
Quand je me suis dissoute, ce n'était pas pour lui.
Pierre, mon Pierre.
Ce n'était pas pour les fuir non plus. Eux, leurs attentes, le peuple, l'histoire.
Ce n'était ni à cause des nœuds ni à cause du cœur.
Ce n'était pas non plus pour les batailles à venir que je ne te dirai pas.
Ni pour les échecs ni pour les victoires.
Pas même pour le mot.
Tu veux savoir pourquoi, Capitaine ?
Capitaine:
Je ne crois pas.
Loula:
Tu ne veux pas l'entendre ?
Capitaine:
Je le lirai un jour. Je l'écrirai. Ne me le dis pas.
Loula:
Ne veux-tu pas comprendre pourquoi tu me parles, pourquoi tu me vois, là où rien ni personne ne m'atteint ?
Capitaine:
Je ne suis qu'un Capitaine échoué, un pirate des gréages de papier.
Et je ne sais pas garder les secrets.
S'il te plaît!
Ne me force pas à te trahir.
Type de document : minutes des mémoires absolues
Auteur fictif : Les Greffiers
Auteur réel : Carole Lipsyc
Provenance du texte : Noyau liminaire
Commentaires : aucun
Textes satellites : aucun